lundi 15 juin 2026

Tisser des chemins d’apprentissage : entre école, numérique et reconnaissance des compétences

 


Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Bruno Guglielminetti du balado Mon Carnet à propos de mon livre Tisser : angles neufs sur l’éducation

Pendant près d’une vingtaine de minutes, nous avons abordé plusieurs des thèmes qui me préoccupent depuis longtemps : la transformation de l’éducation à l’ère du numérique, la reconnaissance des apprentissages réalisés tout au long de la vie, le rôle de l’intelligence artificielle, l’importance de développer les compétences transversales et, surtout, notre capacité collective à faire évoluer les façons d’apprendre.

Comme plusieurs personnes préfèrent la lecture à l’écoute d’un balado, je vous propose ici une retranscription de notre conversation. Vous y retrouverez les grandes idées qui traversent le livre, mais aussi quelques réflexions sur les défis actuels de notre système éducatif et les pistes d’action qui, à mon avis, méritent d’être explorées pour mieux préparer l’avenir.

==

Bruno : Votre livre Tisser : angles neufs sur l’éducation part d’un constat assez fort : l’école québécoise traverse une période de turbulences, mais une autre éducation est déjà en train de prendre forme. Quels sont les signes qui vous amènent à cette réflexion?

Martine : C’est le fruit des 25 dernières années, durant lesquelles j’ai côtoyé de nombreux acteurs du milieu de l’éducation, autant au primaire qu’au secondaire, dans les cégeps et les universités. On voit des tensions, particulièrement depuis l’arrivée du numérique, qui est venu bouleverser notre relation à l’apprentissage et à l’école. Dans toute cette effervescence, on voit émerger de nouvelles façons de faire. Certains projets innovants se développent avec succès. En parallèle, il existe encore des milieux plus traditionnels, plus résistants au changement. Malgré l’innovation qui se manifeste sur le terrain, on sent que le système, dans son ensemble, tarde à bouger. Cela crée des barrières et freine certaines transformations qui pourraient pourtant être bénéfiques.

Bruno : Lorsque vous utilisez le mot tisserdans le titre de votre livre, on comprend l’idée de relier différentes façons d’apprendre et d’enseigner. Quels sont, selon vous, les fils les plus urgents à reconnecter entre l’école, le travail, la formation continue et les citoyens?

Martine : Il faut d’abord reconnaître qu’il n’existe pas un seul chemin. Le système éducatif est encore largement construit autour d’un modèle unique. Pourtant, les parcours ne sont pas tous linéaires. Certains élèves ont besoin de plus de temps pour assimiler la matière, d’autres avancent plus rapidement. Pour certains, l’enseignement magistral convient moins bien; ils apprennent davantage par projets ou par expériences concrètes. Nous devons donc développer une multitude de façons d’apprendre. Je reviens souvent à l’idée de programmes davantage centrés sur les projets et le développement des compétences, au-delà des disciplines. On parle beaucoup de compétences transversales aujourd’hui. Les projets permettent justement de les développer de façon authentique. Je crois que l’urgence est de revoir la manière dont nous concevons les cours et les formations. Et cela ne concerne pas seulement l’école. Dans les milieux de travail aussi, assister à un simple webinaire ou suivre une formation en ligne ponctuelle n’est plus suffisant. Si nous affirmons constamment que le monde change rapidement et qu’il faut s’adapter, il faut alors créer de véritables occasions d’apprentissage continu pour tous : les jeunes, les travailleurs, les aînés. Il faut passer davantage à des projets d’apprentissage plutôt que de se limiter à la transmission de contenus.

Bruno : Pourquoi est-il encore si difficile d’accepter que l’apprentissage ne se déroule pas uniquement à l’école?

Martine :
C’est une question que je me pose depuis longtemps. Je crois que c’est même l’une des raisons qui m’ont poussée à écrire ce livre. Il persiste l’idée que l’école est le lieu suprême de l’apprentissage, alors qu’on apprend partout. Je parle beaucoup de reconnaissance des acquis dans mon ouvrage. Nous développons une foule de compétences à l’extérieur de l’école, dans notre vie personnelle, communautaire ou professionnelle. Pourtant, notre société tarde encore à reconnaître pleinement ces apprentissages. Nous restons attachés à certaines façons de faire qui deviennent de plus en plus rigides alors que la réalité est beaucoup plus riche et diversifiée.

Bruno : Est-ce un phénomène propre au Québec ou observe-t-on ailleurs une meilleure reconnaissance des apprentissages réalisés hors du système scolaire?

Martine :
Les défis sont présents un peu partout, mais certains pays sont plus ouverts à reconnaître des parcours différents. Je pense notamment à la France, avec l’école 42, une école de programmation informatique complètement en dehors des modèles traditionnels. Cette école ne délivre pas de diplôme officiel. La reconnaissance se fait par les pairs et par les employeurs qui embauchent les diplômés. Or, en France, le ministère de l’Éducation nationale a fini par reconnaître que les étudiants qui terminent leur parcours à 42 atteignent un niveau équivalent à celui d’un baccalauréat dans certains domaines. Ce type d’ouverture existe également pour d’autres établissements alternatifs. Ce sont des exemples qui montrent qu’il est possible d’imaginer d’autres formes de reconnaissance.

Bruno : L’école 42 a également existé à Québec. Avez-vous senti une volonté semblable du côté du Québec?

Martine  :
L’école 42 Québec a malheureusement fermé après trois ans d’activité. Nous avons eu plusieurs discussions pour voir comment reconnaître officiellement les compétences développées dans ce type de parcours. Cependant, nous avons rapidement constaté que les mécanismes actuels de reconnaissance des acquis ne permettaient pas vraiment d’établir de correspondances. On comparait essentiellement les modules de formation traditionnels plutôt que les compétences réellement développées. Pourtant, on pourrait imaginer une approche différente, centrée sur les projets réalisés et les compétences démontrées. Je n’ai pas senti beaucoup d’ouverture à ce moment-là, mais je crois que nous devrons inévitablement nous poser ces questions si nous ne voulons pas continuer à prendre du retard.

Bruno : Dans votre livre, vous décrivez un système éducatif marqué par l’immobilisme, la centralisation et parfois une prudence excessive. Qu’est-ce qui bloque le plus le changement aujourd’hui?

Martine :
Les milieux scolaires ont été échaudés par des décennies de décisions imposées de façon descendante. On peut penser à l’arrivée massive des tableaux blancs interactifs dans les écoles sans toujours prévoir l’accompagnement nécessaire. On peut aussi penser au déploiement des maternelles 4 ans sans tenir suffisamment compte des enjeux de recrutement. À force de recevoir des orientations imposées d’en haut, les milieux deviennent prudents. Ils hésitent à prendre des initiatives parce qu’ils ne savent jamais quelle nouvelle directive pourrait venir modifier leurs plans. La centralisation accentue également ce phénomène. Les marges de manœuvre perçues sont parfois plus limitées qu’auparavant, ce qui peut décourager l’innovation.

Bruno : Dans ce contexte, quelles conditions permettraient aux milieux scolaires d’oser davantage?

Martine :
Mon livre est en quelque sorte un appel à l’action. Malgré toutes les contraintes dont nous venons de parler, je crois profondément à l’agentivité des milieux. Chaque école, chaque établissement peut poser de petits gestes qui, cumulés, créent éventuellement un effet boule de neige. Le changement vient souvent de la base. L’important est de travailler collectivement. Une équipe-école peut se demander : quelle est notre priorité? Où voulons-nous agir? Il ne faut pas essayer de tout transformer en même temps. Je crois beaucoup à la théorie des petits pas. Plusieurs des idées présentées dans le livre ne nécessitent pas nécessairement de nouveaux budgets. Elles demandent surtout de prendre le temps de réfléchir autrement et d’agir concrètement à petite échelle.

Bruno : Le numérique occupe une place centrale dans votre réflexion. Pourquoi devrait-on cesser de le voir comme un simple outil pour plutôt le considérer comme un environnement d’apprentissage?

Martine :
Parce que notre société est désormais numérique. Nous nous informons grâce au numérique. Nous prenons rendez-vous chez le médecin grâce au numérique. Nous achetons des billets de spectacle grâce au numérique. Il est devenu une composante normale de notre quotidien. Cela ne signifie pas que les élèves doivent passer toute leur journée devant un écran. Au contraire. Plusieurs apprentissages gagnent à se faire sans technologie. Les projets, la collaboration et les échanges humains demeurent essentiels. Mais nous devons reconnaître que le numérique fait partie du monde dans lequel nous vivons. Les difficultés que nous observons aujourd’hui — difficulté d’accès aux services, désinformation, manque de civisme en ligne — montrent justement les conséquences d’une formation insuffisante au numérique. Ces compétences doivent désormais faire partie intégrante de l’éducation.

Bruno : Vous accordez également une place importante à l’intelligence artificielle. Comment s’assurer qu’elle ne contribue pas à accentuer les inégalités?

Martine :
C’est effectivement une question fondamentale. À mon avis, la meilleure façon d’éviter de creuser les écarts est d’avancer collectivement. Actuellement, l’utilisation du numérique et de l’intelligence artificielle varie énormément d’une école à l’autre et même d’une classe à l’autre. Il faut créer des espaces de discussion, des communautés de pratique, des balises communes. L’objectif n’est certainement pas de placer les élèves devant des agents conversationnels sans accompagnement. Cela dit, je crois que l’intelligence artificielle peut devenir un formidable outil de soutien. Elle peut agir comme tuteur, favoriser la différenciation pédagogique, aider les élèves en difficulté tout en permettant à ceux qui progressent rapidement d’aller plus loin.

Bruno :
Une autre idée intéressante de votre livre est celle d’un portfolio de compétences qui suivrait une personne tout au long de sa vie. Comment cela fonctionnerait-il?

Martine :
L’idée est de pouvoir reconnaître et documenter tous les apprentissages réalisés au fil de la vie. Prenons l’exemple d’une personne bénévole dans un organisme communautaire qui organise des événements. Elle développe des compétences en gestion, en communication et en organisation, même si ce n’est pas son emploi principal. Un portfolio permettrait de conserver des traces de ces expériences et de ces compétences. Des chercheurs travaillent déjà sur des modèles de portfolios numériques ou de e-portfolios. Au Québec, il a déjà été question d’un dossier numérique qui suivrait l’élève tout au long de son parcours scolaire. Pourquoi ne pas prolonger cette logique au-delà de l’école, afin de reconnaître également les apprentissages réalisés dans le travail, le bénévolat, les loisirs ou l’engagement citoyen?

Bruno :
En terminant, quel impact souhaitez-vous que votre livre ait?

Martine :
J’aimerais que les personnes qui le lisent se l’approprient. À la fin du livre, j’invite même les lecteurs à réfléchir à ce qu’ils peuvent faire, eux, concrètement, dans leur milieu. Que ce soit à l’école ou dans un contexte professionnel, chacun peut poser de petits gestes. Je crois profondément à la force de l’action collective. L’apprentissage est un processus individuel, mais il se déroule toujours dans un contexte social. Si le livre amène des personnes à passer à l’action, à discuter avec leurs collègues, à semer quelques graines autour d’elles et à transformer progressivement leur milieu, alors j’aurai atteint mon objectif.

==

Pour vous procurer le livre Tisser : angles neufs sur l’éducation, visitez votre libraire local.