Ce texte s’inscrit dans le travail de recherche et d’écriture que je mène actuellement en vue de la publication de mon prochain livre, consacré aux angles morts et aux angles neufs de notre système éducatif. Au fil des rencontres, des lectures et des chemins explorés, une conviction s’est imposée : pour comprendre ce qui doit changer en éducation, il faut aussi regarder attentivement ce qui se construit en marge des cadres habituels.
L’expérience de l’École buissonnière, mise en place par le Carrefour jeunesse de Shawinigan, fait partie de ces initiatives qui méritent d’être documentées et mises de l'avant dans les débats actuels sur le décrochage, les parcours non linéaires et la réussite éducative. Elle illustre concrètement comment, en sortant temporairement de l’école, certains jeunes parviennent paradoxalement à… y raccrocher autrement.
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La clientèle ciblée est composée de jeunes déjà désengagés de l’école ou en « lien pédagogique » pour lesquels les mécanismes habituels s’essoufflent. « Pour le dire simplement, les jeunes se retrouvent assis dans leur salon parce que le milieu scolaire ne sait plus quoi faire. Les milieux traditionnels peinent à leur proposer une réponse adaptée. Ce sont des jeunes qui stagnent, sans perspective de solution. » L’entrée dans le projet est volontaire : on choisit d’essayer autrement.
Concrètement, les rencontres ont lieu le mardi, le mercredi et le jeudi. Les matinées misent sur des ateliers de connaissance de soi, d’estime de soi et d’affirmation, des activités citoyennes (bénévolat, implication communautaire) et des visites d’entreprises et d’organismes. Les après-midis se déroulent à l’extérieur selon l’approche d’intervention psychosociale par la nature et l’aventure (IPNA) : randonnées, excursions, défis collaboratifs, résolution de problèmes en contexte réel, etc. Le cadre de vie (code de vie, rôles, accueil des nouveaux) est co-construit; les entrées et sorties sont continues, au rythme des plans d’action individuels. « Il s’agit de déstabiliser le jeune, de façon contrôlée, pour qu’il prenne conscience qu’il possède en lui les outils nécessaires pour recréer une stabilité dans sa vie. »
Inspirée des travaux menés à l’Université du Québec à Trois-Rivières par le chercheur Sébastien Rojo, l’approche IPNA vise à reconnecter les jeunes à eux-mêmes et au monde à travers des expériences concrètes, physiques, sociales et signifiantes. La recherche met en évidence le rôle du plaisir, de la mise à distance du quotidien difficile et du soutien du groupe comme leviers de transformation personnelle.
Le but n’est pas de remplacer l’école ni de viser d’abord une sanction d’études, mais d’accompagner vers un projet de vie réaliste, qu’il s’agisse d’un retour aux études, d’une intégration au travail ou d’un engagement citoyen. « L’objectif ultime de ce projet, c’est d’aider chaque jeune à se construire un projet de vie », dit la directrice. Pour ceux qui souhaitent reprendre des apprentissages scolaires, des plages sur mesure peuvent être aménagées les lundis et vendredis, en coordination avec le centre de services scolaire du territoire.
L’équipe de départ compte deux intervenants, appuyés par une supervision clinique et un soutien de direction à temps partiel pour le lancement. La capacité visée est de 25 jeunes par année. Le montage financier est hybride : contribution de la fondation de la DPJ et fonds propres du CJE. Le rôle du CSS est repositionné en facilitation (transport, reconnaissance des présences, passerelles de retour). L’équipe du CJE documente systématiquement les présences, les cheminements et les réintégrations scolaires ou professionnelles. Des défis administratifs persistent (transport pour des jeunes non inscrits, reconnaissance des présences, modalités d’évaluation et de reconnaissance du parcours). L’engagement demeure clair : « Nous ne laisserons pas un jeune rester isolé à la maison. »
Pensée dès le départ comme une réponse agile à un vide de services, l’École buissonnière se veut aussi un modèle transférable dans d’autres régions, via le réseau des 110 CJE du Québec. Prévenir plutôt que « d’éteindre le feu », reconnaître qu’il n’existe pas un seul chemin vers la réussite, arrimer les forces des milieux communautaires, scolaires et de la protection de la jeunesse : telle est la promesse d’un dispositif qui remet l’expérience vécue, la relation et l’autodétermination au centre, là où plusieurs jeunes retrouvent enfin prise sur leur trajectoire.
Loin d’être une « école parallèle », l’École buissonnière est un lieu de transition. Elle offre un filet de sécurité à des jeunes souvent marqués par l’échec ou la stigmatisation, mais surtout un espace pour retrouver le goût d’apprendre et la confiance en soi. Comme l’explique sa directrice : « Il ne s’agit pas de faire école autrement pour le principe, mais de redonner du sens à l’apprentissage. Quand un jeune comprend pourquoi il apprend, il se remet en mouvement. »