La nouvelle année scolaire est maintenant bien entamée et, comme chaque automne, l’éducation occupe une place importante dans l’actualité.
Depuis quelques semaines, on entend beaucoup parler de l’école à trois vitesses, de ségrégation scolaire et des inégalités qui en découlent. Ce sont des enjeux importants. Il faut en parler. Il faut certainement réfléchir à ce que nous voulons collectivement comme système d’éducation et aux moyens de donner véritablement les mêmes chances à tous les jeunes. Mais, changer « le système » prendra du temps. Beaucoup de temps probablement.
Pendant ce temps, des centaines de milliers de jeunes sont à l’école. Là. En ce moment! Alors, j’aurais envie qu’on parle davantage de ce qu’ils y vivent maintenant. Et il me semble qu’une autre question mérite tout autant notre attention : dans quels contextes leur permettons-nous d’apprendre?
On parle beaucoup des différences entre les écoles publiques, des programmes particuliers et des écoles privées qui sélectionnent leurs élèves. Mais n'oublions pas que les contextes d’apprentissage peuvent être très différents d’une école à l’autre, et même d’une classe à l’autre dans une même école. Les projets particuliers ne seront pas la panacée si les cours de base, comme le français, les mathématiques et les sciences, demeurent drabes et sans saveur.
Certains jeunes ont régulièrement l’occasion de réaliser des projets, de collaborer, de créer, d’expérimenter, de résoudre des problèmes concrets ou d’utiliser le numérique pour apprendre autrement. D’autres évoluent encore dans des contextes beaucoup plus traditionnels, où l’enseignement repose davantage sur la transmission de connaissances et l'apprentissage « par coeur ».
Les connaissances demeurent essentielles et tous les apprentissages ne peuvent pas prendre la forme d’un projet. Mais pouvons-nous faire preuve d'un peu d'audace pour offrir des contextes variés, mieux adaptés aux besoins des jeunes?
Diversifier et différencier l'enseignement ne veut pas dire individualiser chaque parcours ou demander aux enseignants de préparer 25 activités différentes. Cela veut simplement dire de varier les façons d’apprendre, les situations proposées, les manières de participer ou encore les façons de démontrer ce qui a été appris.
Autrement dit, reconnaître que les élèves sont différents ne signifie pas nécessairement construire une école différente pour chacun. Cela signifie peut-être d’abord accepter qu’un seul contexte d’apprentissage ne peut pas convenir à tout le monde.
Quand l’ennui nous dit quelque chose
Un article publié récemment par l’École branchée à propos de l’ennui en classe m’a particulièrement interpellée.
Une revue systématique réalisée par des chercheurs de l’UQAM et de l’UQTR montre que, pour réduire l’ennui, la solution n’est pas nécessairement de rendre les cours plus amusants ou divertissants. Des leviers beaucoup plus fondamentaux sont à la portée du personnel enseignant : le sens donné aux tâches, le niveau de défi, le sentiment de compétence et le soutien offert en classe.
Autrement dit, le contexte dans lequel l’apprentissage se déroule compte énormément. Un jeune qui ne voit pas le sens d’une tâche, qui la trouve trop facile ou trop difficile, ou qui ne se sent pas capable de la réussir risque évidemment de décrocher de celle-ci.
À l’inverse, lui permettre de vivre des petites victoires peut faire une réelle différence. Réussir une tâche, mener un projet à terme, résoudre un problème, apporter quelque chose à une équipe : ces réussites contribuent à nourrir le sentiment de compétence et à donner confiance au jeune dans ses propres capacités d’apprendre.
J'y vois quelque chose de fondamental. Lorsqu’un jeune décroche mentalement d’une activité, est-ce toujours le jeune qui pose problème? Ou devrions-nous parfois questionner le contexte dans lequel nous lui demandons d’apprendre? Nous ne pourrons pas augmenter le taux de diplomation comme nous le souhaitons au Québec, si nous ne posons pas sérieusement ces questions.
Que nous disent les jeunes qu’on retourne à la maison?
La situation devient encore plus troublante lorsqu’on la met en parallèle avec une autre nouvelle récente.
Selon des données obtenues et analysées par Radio-Canada, près de 4 000 élèves au Québec auraient été renvoyés à la maison en 2026 en raison de troubles de comportement. Dans certains cas pour quelques jours, dans d’autres pour des périodes beaucoup plus longues, notamment parce que les milieux ne parvenaient plus à répondre à leurs besoins. Je connais des personnes personnellement touchées dans mon entourage.
Je sais très bien que les situations derrière ces chiffres peuvent être extrêmement complexes. Je sais aussi que les ressources sont limitées et que plusieurs membres du personnel scolaire sont épuisés. Il serait beaucoup trop facile de leur demander simplement d'en faire davantage.
Mais quand même. Qu’est-ce que ces situations nous disent de notre capacité collective à faire les choses autrement?
Et si le problème était parfois le moule?
Cette question me revient constamment. Est-ce que certains de ces jeunes se retrouvent à la maison parce qu’ils n’arrivent tout simplement plus à entrer dans le moule scolaire qu’on leur propose? Et surtout : sommes-nous capables de sortir suffisamment de ce moule pour leur offrir autre chose?
Pas nécessairement du cas par cas, comme je l'ai mentionné plus haut. Je ne souhaite surtout pas de solution coûteuse et unique pour chaque élève. Mais si on offrait davantage de possibilités?
Faire différemment ne signifie pas nécessairement créer de nouvelles écoles ou revoir entièrement l’organisation scolaire du jour au lendemain. Parfois, de petits changements peuvent faire une grande différence.
Des horaires plus flexibles dans certaines situations. Des projets interdisciplinaires. Des apprentissages réalisés à l’extérieur de la classe. Des laboratoires créatifs. Des projets avec des organismes ou des entreprises de la communauté. Des occasions de créer et de produire quelque chose de concret. Des usages du numérique qui permettent de collaborer, de communiquer, de chercher, de créer et de résoudre des problèmes. Des parcours qui laissent davantage de place aux intérêts des jeunes. Des façons variés de démontrer ce qu’ils ont appris.
Bref, des contextes d’apprentissage différents et adaptés.
Ces contextes permettent aussi de faire émerger quelque chose que l’enseignement plus traditionnel ne permet pas toujours de voir : les forces et les talents des jeunes. Un élève qui éprouve des difficultés dans certaines tâches scolaires peut se révéler lorsqu’il doit construire, créer, organiser, communiquer, collaborer, prendre des initiatives ou trouver une solution à un problème concret. Les projets deviennent alors des révélateurs. Ils permettent parfois à l’enseignant de découvrir un jeune autrement, mais aussi au jeune de découvrir ce dont il est capable.
Cela ne signifie pas renoncer aux connaissances ni aux exigences scolaires. Au contraire. Il s’agit de multiplier les occasions pour permettre aux jeunes de mobiliser leurs connaissances dans des situations qui leurs permettent aussi de développer des compétences. Des situations qui leur font vivre des petites victoires plutôt que de les décourager et de les désengager de l'école et de leurs apprentissages.
Garder les jeunes à l’école
Garder les jeunes à l’école et les conduire vers la réussite devrait être une priorité absolue.
Pas simplement les garder physiquement dans un bâtiment jusqu’à l’obtention d’un diplôme. Mais plutôt leur donner envie d’apprendre. Leur permettre de découvrir leurs forces. De développer leur autonomie. De croire en eux. Et, surtout, de comprendre qu’ils sont capables d’apprendre.
C’est une grande partie de la réflexion qui traverse mon livre Tisser : Angles neufs sur l’éducation.
Je demeure convaincue que l’école doit accorder davantage de place au développement des compétences et aux projets signifiants. Elle doit permettre à davantage de jeunes de découvrir ce qu’ils savent faire et ce qu’ils peuvent apporter au monde, plutôt que de mesurer constamment leur capacité à suivre un parcours identique.
Évidemment, cela ne réglera pas la question de l’école à trois vitesses. Cela ne fera pas disparaître les inégalités sociales. Cela ne donnera pas magiquement aux équipes-écoles toutes les ressources dont elles ont besoin.
Nous avons besoin de changements systémiques. Mais nous n’avons pas besoin d’attendre ces changements pour commencer à créer des contextes différents. Des petits gestes et de petits changements peuvent être posés dès maintenant dans les milieux pour faire bouger les choses positivement. Et surtout, pour permettre à davantage de jeunes de trouver leur place, de découvrir ce qu’ils savent faire et de se voir comme des personnes capables d’apprendre.
J'en ai vu au fil des années. Des enseignants qui modifient une activité. Des équipes qui décloisonnent des matières. Des directions qui donnent de l’espace pour expérimenter. Des écoles qui créent des projets novateurs. Des personnes qui décident simplement d’essayer autre chose.
Il faut continuer de réfléchir aux grandes transformations du système. Elles sont nécessaires. Mais en attendant qu'elles arrivent, peut-être pouvons-nous aussi nous poser une question beaucoup plus immédiate :
Quels contextes d’apprentissage offrons-nous aujourd’hui aux jeunes qui sont devant nous?
Et lorsque ceux-ci ne fonctionnent pas, avons-nous la capacité d’en imaginer d’autres? Nous donnons-nous la permission de le faire?
Source de l'image : Image par Benjamin White de Pixabay
