dimanche 15 octobre 2023

Garder des traces de la rentrée collégiale

 


Je ne sais pas si c'est moi qui avais oublié ou si ce sont les temps qui ont changé... mais il semble que la transition entre le secondaire et le cégep ne soit pas si facile à vivre. En d'autres mots, la première partie de la session de l'automne a été un véritable tour de montagnes russes, avec plusieurs bas, quelques hauts et une foule de turbulences!

À la fin août, ma fille a commencé sa première session au cégep en sciences naturelles (anciennement nommées les sciences pures). Adaptation est un mot faible pour qualifier les jours et les semaines qui ont suivi. Elle s'est remise en question. Je me suis remise en question. J'ai remis le monde en question. La semaine de lecture marquant la mi-session a été une bouffée d'air frais dans notre automne qui ressemble à une course à obstacles.

Je connais bien le milieu scolaire, primaire et secondaire, pour y baigner de différentes manières avec mon travail à l'École branchée. Pour ma fille, le rythme était plutôt lent, même avec des maths fortes, des sciences et de l'anglais enrichi.

Et bam, je redécouvre le cégep... qui n'a peut-être pas changé tant que ça avec les plans de cours, les nombreuses lectures et les travaux écrits. Pour ma fille, ça va vite (trop?). C'est un feu roulant d'apprentissage en 15 semaines top chrono. 

Comme au primaire et au secondaire, les profs sont tout aussi différents les uns que les autres. Tu as le prof d'anglais techno qui encourage les étudiants à utiliser ChatGPT pour trouver des idées en vue de l'écriture d'une « short story » et le prof de philo qui ne veut voir aucun appareil électronique et qui fait tous les travaux papier/crayon en classe pour éviter le plagiat. 

Je ne pouvais pas ne pas garder de traces de mes constats des dernières semaines, même si je les inscris ici dans l'ordre et le désordre. Je me permets probablement quelques généralisations, basées sur mon expérience personnelle. Je ne prétends nullement que ce sont tous les jeunes qui vivent leur rentrée collégiale de la sorte. À chacun son rythme et sa façon de vivre les étapes de la vie. 

Quelques constats en vrac : 

  • Le cégep, c'est l'entrée dans le monde des études supérieures. C'est normal que cela demande des efforts et un engagement en temps. Est-ce qu'on a oublié de le dire à nos jeunes? Est-ce qu'on a trop nivellé vers le bas au primaire et au secondaire (principalement depuis la pandémie)?

  • C'est fini le 9 h à 16 h! Parfois, c'est du 8 h à 18 h! C'était dont plaisant d'habiter en face de l'école secondaire! (Je ne reviendrai pas sur le transport en commun (non-efficace) de Lévis, on a adopté l'auto comme tant d'autres.)

  • Tu ne peux pas tout avoir dans la vie - études, travail, vie sociale et familiale. Il faut faire des choix et prioriser. Oui, je sais, moi-même, je suis encore en apprentissage! Ma fille a lâché un cours pour alléger son horaire et réduit son nombre d'heures de travail par semaine.

  • Les jeunes sont beaucoup plus habiles avec leurs appareils mobiles qu'avec un ordinateur. Les compétences de base en bureautique sont loin d'avoir été apprises à l'école. Je suis la mère techno de services pour montrer comment créer des documents Word et les classer de façon efficace. Que dire des raccourcis claviers si importants! Et on ne parle pas de l'absence de technique pour taper au clavier!

  • Réussir à trouver l'adresse courriel à utiliser pour installer la licence Office 365 du cégep relève du parcours du combattant. J'ai trouvé! Et après,... revoir le point précédent (aka Microsoft est pas mal moins convivial que Google pour des jeunes habitués à Classroom).

  • Pendant qu'on dit aux enseignants du primaire et du secondaire de diversifier les traces d'apprentissage pour évaluer la progression des jeunes, la réussite au cégep semble (encore principalement) basée sur les compétences en lecture et en écriture des jeunes. 

    • C'est le festival de la rédaction d'au moins 700 mots en français, en philo, en anglais... C'est quoi, ça, une dissertation déjà? (Ceux qui ont lu mon billet Classe de français et autres dérives systémiques connaissent mon aversion pour les textes-recettes) Je ne dis pas que ce n'est pas correct, je dis juste qu'on sous-estime peut-être la marche à monter.

    • Et puis, pour disserter, il faut avoir de la culture générale, avoir développé son jugement critique, savoir argumenter de façon structurée... Tout ça, il faut l'apprendre. Où et comment? Je me le demande sérieusement présentement.

    • Oh! Les fautes de français comptent maintenant dans TOUTES les matières. « Pourquoi ce n'est pas comme ça au secondaire, ça nous préparerait mieux? ». Cette citation n'est pas de moi.

    • Lire de manière efficace, ça s'apprend. Enseigne-t-on des stratégies de lecture aux jeunes? Que retenir? Que surligner? Comment résumer? Sinon, énormes pertes de temps garantis. 

  • Finalement, apprendre à gérer son temps, sans distraction (allô TikTok!), est un véritable défi.

Demain lundi, on repart pour la deuxième moitié de la session. Pour faire redescendre la pression, j'ai un nouveau leitmotiv que je répète : « Ce n'est pas grave de vivre des échecs, ça fait partie des apprentissages de la vie ». Si tu fais des efforts et que tu essaies, même si tu te trompes, ce n'est pas grave. On va à l'école pour apprendre, on ne peut pas tout savoir avant d'avoir commencé!


Image : trouvée sur Instagram. Désolée, elle est en anglais, mais je n'ai pas trouvé d'équivalent en français.

lundi 9 octobre 2023

Briser le plafond de papier

 

Depuis quelques mois, cela fait quelques fois que j'entends parler du « plafond de papier ». J'aime bien cette expression. Elle est utilisée pour décrire le fait que certaines personnes ne peuvent pas accéder à des emplois parce qu'elles n'ont pas de diplôme (vous savez, le fameux papier?!). En brisant le « plafond de papier », il serait possible d'offrir un milieu du travail plus égalitaire et probablement plus représentatif des réelles compétences de certaines personnes.

Je ne dis pas qu'il ne faut pas valoriser les études, loin de là. Mais je dis que, dans une société où l'apprentissage tout au long de la vie et où les formes d'acquisition de connaissances se multiplient, toutes sortes de modèles de dotation de poste pourraient et devraient coexister. Il est possible d'acquérir des compétences de diverses manières et surtout pas seulement à travers un parcours éducatif linéaire et traditionnel et ses compétences devraient pouvoir être reconnues d'une façon simple.

J'avais déjà réfléchi à la question. Je pourrais moi-même être victime de la contrainte du diplôme et même (encore pire) du mauvais diplôme. Je suis diplômée en communication publique, profil journalisme. Je n'ai jamais fait d'études en informatique, technologies, affaires numériques ou autres. Pourtant, je crois que je peux me qualifier d'experte de la transformation numérique et j'ai déjà occupé des postes en lien avec les compétences liées à ce titre. Malgré cela, dans certaines organisations, je ne pourrais pas occuper un poste dans une direction dédiée à la transformation numérique parce que je n'ai pas de « papier ». Pour pallier ce manque, je me suis inscrite au Diplôme d'études supérieures en gestion des affaires numériques. Ça avance au compte-goutte, car la motivation n'y est pas. J'ai l'impression que je pourrai donner la majorité des cours à la place des professeurs ou chargés de cours. Bref, je ne sais pas si je vais terminer cette formation. L'absence de diplôme ne m'empêche pas de progresser et de gagner ma vie. Cela peut être le contraire pour certaines personnes.

Il y a quelques mois, je suis tombée sur un texte de Chloé Freslon, publié dans la revue Gestion de HEC Montréal. Et c'est là que j'ai découvert l'expression qui est si juste. Elle présentait ce que je viens d'expliquer plus haut et donnait des exemples d'entreprises privées qui avaient choisi de ne plus exiger de diplôme pour des emplois qui en nécessitaient auparavant. Bravo!

Il y a quelques semaines, dans son bulletin de veille en innovation et économie, le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Environnement du Québec relayait une nouvelle qui avait pour titre Les États américains ouvrent leurs portes aux travailleurs sans diplôme. On apprend dans cet article que la Virgine est devenue récemment le 13e État à supprimer les exigences de diplôme pour les fonctions difficiles à pourvoir au sein de son gouvernement. Rebravo!

Dans le texte, on lit : « Le passage à l’embauche basée sur les compétences au lieu de l’embauche basée sur les diplômes n’est pas seulement une réforme sensée du secteur public pour trouver des travailleurs qualifiés dans un marché du travail tendu, il peut également débloquer la mobilité économique pour des millions de travailleurs qui ont été négligés pendant des décennies. »

Au gouvernement du Québec, des efforts ont été faits dans les dernières années pour simplifier les processus d'embauche, mais on semble encore loin de briser le plafond de papier, si j'en crois les discussions que j'ai avec des personnes évoluant dans la fonction publique québécoise. Parfois, l'État perd même d'excellents employés, déjà en poste et donc compétent, parce qu'ils ne peuvent plus faire avancer leur carrière. C'est déplorable.

Finalement, cette fin de semaine, ce texte de Christophe Charré, directeur de projets à l'Institut de la gouvernance numérique, publié sur LinkedIn. Il demande : « La suppression des exigences de diplôme est-elle un pas vers l'égalité des chances au travail? ». Son texte est en continuité directe avec ce que je mentionne ci-haut. Cela vaut absolument la peine d'aller lire les échanges sous la publication LinkedIn qu'il a fait pour promouvoir son texte. 

Il présente des avantages au fait d'adopter une embauche basée sur les compétences, puis il présente le modèle de l'École 42 en France. Il aurait aussi pu parler du campus de 42 Québec, une franchise du modèle français qui a ouvert ses portes à Québec en mai 2021. (Ici, je dois préciser que j'ai largement contribué à la venue de ce campus dans la province (avec tout un groupe de personnes qui y croyaient très forts) et que je suis encore engagée dans le développement du lieu d'apprentissage.)

Ce modèle éducatif tout à fait hors de la boîte a fait ses preuves en France. J'en ai déjà parlé sur ce blogue à quelques reprises. Cette formation est entièrement conçue pour permettre aux personnes d'acquérir des compétences en programmation informatique, en résolution de problèmes, en collaboration, à la fois des compétences humaines et techniques. 

Une fois la formation complétée, aucun diplôme n'est émis! Et pourtant, en France, depuis 10 ans, les finissants de 42 Paris sont reconnus dans les entreprises privées comme d'excellents programmeurs. Le taux de placement frôle les 100 %. C'est la reconnaissance de la qualité des compétences acquises par les apprenants qui fait le travail, et non le diplôme. 42 a réussi à briser le plafond de papier en France.

Au Québec, la réputation du lieu d'apprentissage et la qualité de la formation sont encore à faire connaître. Déjà, des entreprises ont saisi l'opportunité en accueillant des stagiaires. Et vous savez quoi? Signe que les compétences sont au rendez-vous, ils et elles se sont fait offrir des emplois au terme du stage (allô et merci à Korem qui a été la première à y croire!).  

Et les histoires à succès vont se multiplier dans les prochains mois. Il y a près de 200 étudiants à 42 Québec, quelques dizaines s'ajouteront dans les prochains jours alors que la rentrée de l'automne aura lieu.

Pourtant, on entend encore des organisations qui ne peuvent pas devenir partenaires de 42 Québec parce qu'elles ne pourront pas embaucher les finissants de 42... en raison des règles d'embauche en place chez elles, du « plafond de papier » donc. Elles se privent alors d'un bassin de travailleurs compétents.

Cette histoire de 42 bouscule beaucoup de modèles établis à la fois... pas de diplôme, mais des compétences, pas d'enseignants, mais de l'apprentissage par les pairs, pas d'horaire fixe, mais des étudiants suffisamment motivés pour avancer de façon autonome dans leurs apprentissages, des examens oui, mais quand l'apprenant se sent prêt à les passer, une formation gratuite, mais sans accès aux prêts et bourses... Il y a matière à faire plusieurs autres billets ici avec chacun de ses thèmes. Par-dessus tout, ce modèle remet en question la définition même du mot réussite. Quand réussit-on un parcours académique? Est-ce lorsqu'on a complété toute la matière au programme? Est-ce lorsqu'on se trouve un emploi « dans son domaine »? Est-ce lorsqu'on a réussi à améliorer sa situation économique grâce à la formation (qu'on l'ait terminé ou non)?

Une chose est sûre, dans une société où l'apprentissage tout au long de la vie et où les formes d'acquisition de connaissances se multiplient, ce modèle éducatif alternatif a définitivement une place. Il répond aux besoins de personnes qui veulent se développer humainement et acquérir des compétences professionnelles, mais qui ne se retrouvent pas dans les modèles traditionnelles. Il représente une offre complémentaire qui permet à des personnes qui ne seraient pas retournées dans une « école » de le faire... avec succès. Elles n'ont pas le diplôme, mais elles ont certainement les compétences nécessaires pour occuper un emploi en informatique.

Le plafond de papier est-il fait de soie? Il devient plus facile à briser. Ça me semble une bonne chose pour accroître l'égalité des chances pour tous.


Bonus! Que faut-il pour entrer à 42? 

Il faut réussir la Piscine!


Cette vidéo résume très bien la Piscine de 42 Paris et la façon dont le début de la formation se passe. Écoutez aussi des commentaires des participants de Piscine de Québec qui s'est terminé vendredi dernier.

@konbini On a suivi deux étudiants de l’École 42, une école de code gratuite. Ici, pas de profs ni de cours mais des grosses journées pendant 1 mois pour espérer rentrer dans cet établissement hors du commun par un concours qu'on appelle "la piscine". #apprendresurtiktok #ecole #ecole42 #code #lapiscine #informatique ♬ son original - Konbini