jeudi 9 avril 2026

Le numérique : un apprentissage laissé au hasard

Alors que l’école peine encore à intégrer pleinement le numérique, une autre réalité mérite d’être examinée : celle d’une population laissée à elle-même face à un environnement technologique omniprésent.

Dans ce texte, j’explore plus en profondeur les conséquences de l’absence d’une véritable stratégie nationale de littératie numérique au Québec. J’y documente les différentes formes de fracture numérique — accès, usages, compétences — et je montre comment la pandémie a révélé ces inégalités.

Je rassemble également des exemples d’initiatives locales inspirantes, tout en analysant leurs limites devant l’ampleur des besoins. Enfin, je pose une question incontournable : peut-on encore considérer le numérique comme optionnel alors qu’il conditionne désormais l’accès aux services publics, à l’emploi et à la participation citoyenne?

Ce texte est un complément à mon essai Tisser : angles neufs sur l'éducation, publié chez Septembre éditeur. Procurez-vous le livre chez Leslibraires.

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Alors que le numérique peine encore à s’ancrer pleinement dans les établissements scolaires, la situation est tout aussi préoccupante dans la population en général. Le Québec ne s’est jamais doté d’une stratégie citoyenne et sociale pour développer les compétences numériques de base. 

En 2020, le journaliste Maxime Johnson réclamait un plan de littératie numérique pour les Québécois. Il soutenait, avec raison, que « le manque de compétences numériques nuit aux Québécois dans toutes les sphères de leur vie ». Six ans plus tard, nous attendons toujours ce plan. Résultat : l’écart se creuse entre ceux qui maîtrisent les outils technologiques et ceux qui en sont exclus.

Au Québec, le développement de la compétence numérique dans la population demeure un parent pauvre des politiques publiques. On a présumé que chacun allait l’acquérir de manière autodidacte, au fil de ses usages personnels ou professionnels. Or, posséder un appareil ne signifie pas savoir s’en servir de façon critique, créative et sécuritaire. Utiliser un ordinateur au travail non plus. 


Claude Gillet de l’organisme Communautique affirme : « L’utilisateur moyen apprend des recettes dans des environnements numériques, mais n’a pas nécessairement de compréhension des outils technologiques qu’il utilise. Il suffit que quelque chose change dans une interface pour qu’il perde tous ses repères. » 


Communautique, qui donne de la formation en littératie numérique de base, propose le programme PING! dans plusieurs villes du Québec. Celui-ci permet de suivre 21 heures de formations de base. Ce n’est pas suffisant pour devenir un citoyen numérique et surtout, le nombre de personnes qui peuvent participer aux formations est très limité par rapport aux besoins réels. Ainsi, une grande partie de la population navigue encore avec des compétences limitées, accentuant les inégalités dans une société où le numérique est devenu incontournable. 


Sans compétence de base, comment accéder à certains services gouvernementaux, comment repérer les informations inexactes sur les réseaux sociaux, comment éviter les fraudes en ligne, comment ne pas mettre son employeur à risque de cyberattaque?

La Stratégie numérique, lancée par le gouvernement libéral en 2017, ne comprenait rien pour les citoyens. Lors de mon passage comme conseillère au cabinet du ministre délégué à la Transformation numérique, en 2019 et 2020, j’avais tenté d'alerter mes collègues. Ce dossier n’était pas une priorité, et plusieurs ministères (Éducation, Culture, Emploi) se renvoyaient la balle sur la responsabilité d’agir en ce sens. 

Pourtant, la Stratégie de transformation numérique gouvernementale (2019-2023) affirmait la nécessité « d’accompagner les citoyens et de soutenir le développement de la littératie numérique ». La Politique gouvernementale de cybersécurité (2020) visait à former des «citoyens numériques avertis ». Pendant que des efforts structurés ont été consacrés à l’Offensive de transformation numérique (OTN) du côté du ministère de l’Économie et de l’Innovation pour moderniser les entreprises et les industries, les citoyens ordinaires sont restés à l’écart.

Encore une fois, on s’est retrouvé devant des énoncés gouvernementaux qui n’ont pas donné lieu à des gestes concrets. 

La pandémie comme révélateur

La pandémie a brutalement mis en lumière et accéléré les inégalités : incapacité de certains citoyens à téléconsulter leur médecin, difficultés à compléter des formulaires en ligne pour obtenir des services gouvernementaux, étudiants incapables de suivre adéquatement leurs cours à distance. Ceux qui ne maîtrisaient pas les bases numériques se sont retrouvés exclus, privés d’accès à des services essentiels. En 2024, entre 7 % et 18 % des adultes n'avaient ni ordinateur, ni tablette, ni téléphone intelligent, une proportion où les personnes âgées sont surreprésentées.


Au moins, les multiples inégalités numériques qui existent dans la population sont reconnues. Ici, je dois saluer les travaux de l’organisme Votepour.ca, qui mettent cette réalité sous la loupe. En effet, à l’issue de nombreuses consultations en 2020 et 2021 auprès d’organismes et de citoyens, l’organisme a mis sur pied un chantier de travail pour réfléchir aux impacts de la transformation numérique sur les façons de participer à notre vie démocratique à l’échelle de nos communautés. 

L’organisme a aussi rendu visible la réalité des personnes touchées par les inégalités numériques, en créant une série de personas illustrant différents profils de citoyens. On y retrouve, par exemple, la personne âgée vivant seule et peu à l’aise avec les outils en ligne, le jeune de milieu défavorisé n’ayant accès qu’à un téléphone intelligent limité, ou encore le travailleur manuel dans la cinquantaine, sans compétences numériques de base et en difficulté pour accomplir des démarches administratives. Ces personas permettent de mieux comprendre la diversité des visages de la fracture numérique et de concevoir des solutions adaptées à des besoins très concrets. 


Des fractures multiples qui s’additionnent


Les travaux de l’organisme et de la professeure Karine Gentelet permettent aussi de nommer les fractures numériques. Effectivement, celles-ci sont de trois ordres : 

  • L’accès aux équipements et à la connexion Internet : Certaines personnes n’ont pas les moyens de posséder un ordinateur ou un téléphone intelligent. La qualité de la connexion Internet varie énormément selon les régions, créant une disparité géographique significative.
  • Les usages et la littératie numérique : Même avec un accès à la technologie, l’usage du numérique reste inégal. Le niveau de compétence numérique varie grandement d’une personne à l’autre, influencé par des facteurs socio-économiques, culturels et éducatifs. Certaines personnes savent naviguer sur le Web, mais ne comprennent pas comment protéger leurs données ou repérer la désinformation.
  • Les données et la représentation : La collecte et l’utilisation des données peuvent amplifier les inégalités. Les populations marginalisées sont souvent sous-représentées dans les bases de données, ce qui fausse les analyses et les décisions prises à partir de ces données. Cela devient à la fois une forme de fracture numérique et une conséquence d’autres formes de fracture numérique.

Ces fractures s’additionnent et se renforcent. Une personne en situation de précarité économique, par exemple, aura plus de difficulté à se procurer un appareil récent, moins de chances de développer des compétences numériques, et sera davantage exclue des services en ligne.

On lit dans Le Devoir : « Le fait que beaucoup de services soient passés au numérique constitue un obstacle supplémentaire pour les individus en situation d’analphabétisme. » 


Dans le cadre de sa campagne Traversons l’écran pour un virage numérique humain, le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) a mené une consultation auprès des adultes en alphabétisation dans ses groupes membres. L’un des défis nommés était la crainte de ne pas avoir la bonne information ou de se retrouver dans une situation de fraude, de vol d’identité ou de données. Le manque de compétence crée de l’insécurité qui va au-delà du simple accès à un appareil. 


En ce moment, le développement de l’intelligence artificielle n’a rien de rassurant pour les personnes en situation d’insécurité. Si la formation est nécessaire, elle demeure largement insuffisante. Sans accompagnement adapté, l’IA risque de creuser la fracture existante et d’exclure davantage les citoyens les moins outillés.


Par ailleurs, les compétences numériques sont requises partout, tant pour les emplois en technologies que pour les emplois plus « traditionnels ». Ces données suggèrent « qu’une littératie numérique est nécessaire pour tous les travailleurs, quel que soit leur emploi. Il est à cet égard impératif d’ajouter les compétences numériques aux compétences plus traditionnellement considérées en éducation ». D’où l’importance de considérer la littératie numérique comme une compétence fondamentale, au même titre que la lecture, l’écriture ou les mathématiques, dans les programmes de formation.


Quelques initiatives ponctuelles de littératie numérique

  • Programme PING! de Communautique : ateliers gratuits d’initiation à Internet, dépendants de financements annuels.
  • Atout-Lire : organisme de la ville de Québec qui offre des ateliers Alpha-ordi pour apprendre à utiliser l’ordinateur et Internet. Plusieurs organismes faisant partie du RGPAQ, comme Atout-Lire, offrent également des formations de littératie numérique.
  • AlphaNumérique : projet en bibliothèques publiques (2019-2022) dont le financement n’a pas été reconduit.
  • Académie de la transformation numérique : formations pour les employés de la fonction publique, mais pas pour l’ensemble des citoyens. 
  • OFFnumérique : forum sur la fracture numérique, réunissant divers acteurs interpellés par l'enjeu de fracture numérique et mobilisés à trouver des solutions pour une meilleure inclusion numérique.
  • Certaines bibliothèques offrent du dépannage technologique, mais la couverture demeure inégale.

Ces programmes ont prouvé leur pertinence, mais ils sont fragiles, touchent peu de gens et ne suffisent pas à répondre à l’ampleur des besoins.


Ailleurs dans le monde

Il existe pourtant des modèles inspirants ailleurs. 

  • En France, la certification Pix est devenue obligatoire pour les élèves et adultes en formation, évaluant leurs compétences numériques de base. 
  • Au Danemark, l’État a mis en place le système de Digital Post, rendant obligatoire l’usage d’une boîte courriel sécurisée pour tous les citoyens, tout en accompagnant les plus vulnérables avec des médiateurs numériques. 
  • En Belgique, les Espaces publics numériques (EPN) sont des lieux d’accompagnement citoyen. 
  • Plus près de nous, en Ontario, le Portail pour l’apprentissage pour la cybersécurité propose une bibliothèque en ligne de ressources visant à aider les entreprises et les organismes du secteur public à comprendre et à se protéger contre les menaces de cybersécurité.

Sans une stratégie nationale claire et concertée, le Québec restera en rattrapage permanent. Il est urgent de faire du développement de la compétence numérique un projet collectif, soutenu par des politiques ambitieuses, des financements stables et des partenariats forts entre l’État, les organismes communautaires, les entreprises et les établissements éducatifs. Car dans une société où les services, l’économie et la vie démocratique passent désormais par le numérique, ne pas être compétent numériquement équivaut à être exclu.

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