jeudi 9 avril 2026

Un enseignement du numérique freiné par la technophobie

Depuis plus de trente ans, chaque nouvelle technologie introduite à l’école a suscité son lot de résistances. Mais que nous disent réellement ces cycles d’enthousiasme et de méfiance?

Dans ce texte, je retrace l’évolution des réactions devant les grandes vagues technologiques, du Web à l’intelligence artificielle générative. J’y analyse comment la prudence — parfois justifiée, parfois paralysante — a contribué à maintenir le numérique dans une zone floue, comme une compétence transversale sans véritable statut disciplinaire.

Je m’attarde aussi au Cadre de référence de la compétence numérique et à ses effets concrets sur le terrain. Enfin, je questionne ce qui manque encore pour que le numérique devienne un objet d’apprentissage assumé, structuré et évalué, plutôt qu’un facteur d’inégalités silencieuses.

Ce texte est un complément à mon essai Tisser : angles neufs sur l'éducation, publié chez Septembre éditeur. Procurez-vous le livre chez Leslibraires.

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Au cours des 30 dernières années, les révolutions technologiques se sont succédé dans la société. À chacune d’elles, les débats sur la place des technologies de l’information et de la communication (TIC) et du numérique dans l’éducation ont oscillé entre enthousiasme et inquiétude. 


Aujourd’hui, il est clair que les réticences ont ralenti leur intégration :

  • L’usage pédagogique du Web a été freiné parce qu’on croyait que c’était une mode,
  • Wikipédia a longtemps été boudé comme source d’information crédible,
  • Google a été suspecté de fournir des réponses sur demande aux élèves,
  • YouTube a été jugé trop ludique pour la classe,
  • les réseaux sociaux ont d’abord été perçus comme une menace avant d’être envisagés comme des outils potentiels d’apprentissage. 

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle générative suscite les mêmes peurs. On l’accuse de favoriser la triche et d’empêcher les jeunes de « réfléchir ». On la voit comme une menace à encadrer, sans prendre le temps de découvrir son potentiel.


On répète inlassablement le même cycle de panique morale. En 2007, j’ai produit un magazine dont le titre était Éduquer à Internet plutôt que censurer. J’aurais pu reproduire ce titre pour chaque nouvel usage technologique qui est arrivé depuis. Trop souvent, plutôt que d’oser les essayer, on les a tenus à distance… pour finir par les intégrer des années plus tard. À chaque fois, on a perdu temps précieux, beaucoup trop de temps. Aujourd’hui, c’est le temps d’écran qui est blâmé et qui sert d’argument pour limiter l’usage pédagogique du numérique dans les écoles.


De tels discours alarmistes sont fréquents face à l'arrivée de nouvelles technologies. Néanmoins, ce climat de méfiance a eu pour effet de freiner le développement de la compétence numérique de toute une génération et d’empêcher l’émergence d’une véritable culture numérique dans les établissements d’enseignement. Pas étonnant alors de découvrir que « la transformation numérique des pratiques dans les milieux scolaires est cinq fois plus lente que dans les autres milieux professionnels ». 


Une compétence numérique transversale… et floue

Sous l’ancien régime pédagogique, certains cours explicites d’informatique existaient au secondaire (initiation à la programmation, science de l’infomatique, dactylographie, logiciels de base). Ces cours, bien que novateurs, ont disparu avec la réforme du Programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) dans les années 2000. Depuis, le numérique a été relégué à une compétence transversale – Exploiter les technologies de l’information et de la communication. Belle intention, mais restée trop souvent lettre morte. Sans cours dédié ni évaluation formelle, la mise en œuvre a été floue et inégale, dépendant des initiatives locales. Comme on le répète souvent : ce qui est la responsabilité de tous devient trop facilement la responsabilité de personne.

Le cours Culture et citoyenneté québécoise introduit en 2024-2025 inclut quelques notions numériques, mais elles ne sont pas au cœur du programme. Les aspects techniques et algorithmiques y sont très peu développés, laissant les jeunes mal préparés aux compétences numériques avancées.

Le tournant du Cadre de référence

En 2019, dans la foulée de la mise en œuvre du Plan d’action numérique en éducation, le Cadre de référence de la compétence numérique est publié et marque un tournant. Il propose une définition claire et une structuration en 12 dimensions, applicables à tous les ordres d’enseignement. Ce cadre, bien accueilli, sert aujourd’hui de repère dans plusieurs milieux. 

« Au Québec, la compétence numérique est définie comme la capacité d'utiliser le numérique de manière confiante, critique et créative pour atteindre des objectifs liés à l'apprentissage, au travail, aux loisirs, à l'inclusion sociale ou à la participation citoyenne. »


Le Cadre n’est pas prescriptif, n’est pas évalué systématiquement et ne s’appuie pas sur une stratégie cohérente d’implantation. Ainsi, les élèves n’ont pas tous la chance d’apprendre à coder, à comprendre un algorithme ou à utiliser les outils numériques de manière critique. Ces apprentissages reposent encore trop souvent sur des projets locaux ou parascolaires, portés par des enseignants engagés.

La seule « accroche » dans le PFEQ pour dire que le numérique est au programme est la compétence transversale Exploiter les technologies de l’information et de la communication. Ce choix d’intégrer le numérique de manière transversale, sans le rattacher à un cours en particulier ni évaluation formelle, a contribué à rendre floue sa mise en œuvre et à faire en sorte que son enseignement soit très inégal d’une école et même d’une classe à l’autre. Trop souvent, ce qui est la responsabilité de tous devient la responsabilité de personne!

2020 : le choc pandémique a exposé les inégalités

Même si on en parlait bien avant, c’est la crise sanitaire qui a révélé l’ampleur de la fracture numérique entre les milieux et les personnes. Tous n’avaient pas accès aux outils ni aux compétences nécessaires pour apprendre à distance. Ces lacunes ont eu l’avantage de faire bouger certains milieux et de placer l’enjeu au centre des priorités. Quelques centres de services scolaires inscrivent maintenant le numérique dans leur Programme d’engagement vers la réussite (PEVR), mais cela reste minoritaire.

Depuis de nombreuses années, le Conseil supérieur de l’éducation et plusieurs experts appellent à une révision du PFEQ pour y intégrer la compétence numérique de manière explicite, structurée et évaluée. Car, tant que la compétence numérique ne sera pas évalué formellement, le numérique continuera d’être un vecteur d’inégalités, alors qu’il devrait plutôt favoriser l’égalité des chances. 

C’est ce qu’a conclu la chercheure Sylvie Barma dans son bilan du plan d’action numérique : Il faudrait être plus clair sur les niveaux de compétences attendus pour chaque dimension du plan à la fin de chaque ordre d’enseignement : le niveau d’atteinte des compétences numériques des étudiants pour chaque ordre n’est pas clairement défini; il est difficile d’établir un profil d’entrée et un profil de sortie de nos étudiants pour ensuite établir un plan de développement des compétences numériques. 

Au moment d’écrire ces lignes, une mise à jour du Cadre est en cours, mais il n’est pas prévu de le rendre prescriptif. L’intelligence artificielle y sera ajoutée. De même, il est prévu de lui donner une portée plus grande et de définir des profils de sortie de compétences attendues pour les différents ordres d’enseignement. Concédons qu’il s’agit d’une avancée beaucoup trop lente, mais une avancée quand même. 

Finalement, le Référentiel de compétences professionnelles de la profession enseignante, publié en 2020, intègre désormais la compétence numérique comme compétence mobilisatrice à maitriser par l’ensemble du personnel enseignant. Encore ici, aucune vérification n’est faite quant au développement de cette compétence. De plus, les évaluations ministérielles, qui demeurent traditionnelles et n'incluent pas l'usage du numérique, peuvent décourager les enseignants de l'intégrer dans leurs pratiques d'enseignement et d'apprentissage. Néanmoins, plus aucun enseignant ne devrait avoir d’excuse pour ne pas intégrer le numérique dans ses pratiques.


Des jeunes illettrés numériquement

Patrick Giroux, professeur au département des sciences de l’éducation et responsable du Laboratoire de formation et de recherche sur la littératie numérique (LiNumLab) de l’Université du Québec à Chicoutimi, a fait de ce sujet le coeur de plusieurs de ses écrits et interventions publiques. Il déplore que les étudiants arrivent au cégep ou à l’université avec des niveaux de compétence très hétérogènes. Certains naviguent aisément dans des environnements complexes, alors que d’autres peinent à utiliser un document partagé ou à repérer une source fiable. 


Il est catégorique : « …la disparité au niveau de la compétence numérique et les nouveaux défis lancés par l’arrivée impromptue des IA placent certains étudiants en position de désavantage et compromettent leurs chances de réussir. » Selon lui, « tous devraient, théoriquement, avoir une base commune au regard de la compétence numérique », mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.


Savoir utiliser un téléphone intelligent ne signifie pas maîtriser la frappe au clavier, la création de documents, l’envoi de courriels avec pièces jointes ou le classement de fichiers. Comme le titrait un article : « Ils ne savent même pas copier-coller », une formule-choc qui illustre bien la fragilité des compétences de base ».

« L’école enseigne encore la littératie comme au 19e siècle, alors qu’il faut embrayer pour le 21e siècle. Dans nos derniers tests PISA, moins de la moitié des élèves étaient capables de distinguer un fait d’une opinion dans un texte. Il y a vingt ans, on pouvait ne pas s’en soucier. Aujourd’hui, l’incapacité à distinguer la nature des propositions transforme quelqu’un en esclave d’un algorithme. »

Andreas Schleicher de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont il dirige la section sur l’éducation.


Interdire ou enseigner?

L’interdiction des cellulaires à l’école, en application au Québec depuis septembre 2025, soulève des craintes de recul. Elle peut certes contribuer à réduire le temps d’écran récréatif, mais elle ne règle rien. Les jeunes continueront à faire largement ce qu’ils veulent pendant leur temps libre, la semaine, la fin de semaine et pendant les vacances. Une fois de plus, on choisit d’interdire plutôt que d’éduquer. Autrement dit, au lieu de traiter le problème de front, on le repousse hors du périmètre scolaire, vers la maison ou d’autres lieux publics.

Or, les jeunes n’ont pas besoin qu’on leur retire des outils omniprésents, mais qu’on les encadre et qu’on les aide à développer un rapport sain et critique avec le numérique, et donc à développer leur compétence numérique. Le risque d’une interdiction totale est clair : accentuer les fractures numériques déjà présentes. Le véritable enjeu est de donner une place au numérique dans les classes, en l’utilisant comme outil de travail, d’organisation et de planification au quotidien, comme c’est le cas dans « la vie normale du 21e siècle ». Et ça, malheureusement, le système éducatif n’a pas encore trouvé comment faire. 

Cet enjeu prend une dimension encore plus urgente avec l’arrivée de l’intelligence artificielle. Les outils d’IA, déjà utilisés massivement par les jeunes, exigent un encadrement pédagogique réfléchi. Interdire ne fait que creuser le décalage entre ce que vivent les apprenants et ce que propose l’école. Former à la compétence numérique, c’est désormais aussi former à la compréhension et à l’usage critique de l’IA.

La chercheuse Margarida Romero écrit : « Le développement rapide de ces outils dépasse largement la capacité des systèmes éducatifs à les intégrer de manière réfléchie. On observe un décalage entre le potentiel technologique et la capacité pédagogique d’aider les apprenants à en faire un usage approprié selon le contexte et leurs besoins d’apprentissage. L’enjeu n’est pas tant d’interdire ou de généraliser l’IA, mais de garantir que son utilisation soutienne réellement les apprentissages, en préservant l’effort intellectuel et les objectifs pédagogiques. » 


Sachant que la compétence numérique est intimement liée à plusieurs autres compétences du 21ᵉ siècle, comme la pensée critique, la résolution de problèmes, la collaboration, la communication et la créativité, il devient urgent de se doter d’une stratégie éducative (et sociale) pour en faire un véritable objet d’apprentissage dans les programmes de formation. Pendant que nous hésitons encore, le monde avance et nous prenons du retard. 


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